Avent 2007 : Catéchèses sur l'Incarnation - 3e dimanche -

Troisième dimanche de l'Avent :
«Parvenir tous ensemble à la taille du Christ
dans sa plénitude» (Ep 4, 13)




Pendant ce temps de l’Avent, nous avons voulu réfléchir sur le mystère de l’Incarnation. Le premier dimanche, Marie-Christine Fayant nous a introduit au sens premier de l’Incarnation: Dieu qui se fait homme en Jésus de Nazareth. Nous avons accueilli le mystère de Jésus totalement homme et totalement Dieu. Dimanche dernier, Gérard Torchet nous a montré que le corps visible de Jésus, laissant transparaître l’invisible présence de Dieu, se prolongeait en chacun de nous, membres du corps du Christ. Je voudrais aujourd’hui montrer que le but, l’achèvement de l’Incarnation est le retour de l’homme dans l’éternité d’amour de Dieu, et en souligner quelques conséquences pour notre vie de chrétiens aujourd’hui.

1- Le mouvement de l’Incarnation


Le grand dessein d’amour de Dieu se déploie selon un triple mouvement qui désigne la triple réalité du mystère de l’Incarnation. D’abord Dieu qui se fait homme en Jésus, premier mouvement de Dieu vers l’homme, partageant la vie des hommes, leurs joies, leurs peines, leur mort. Puis, second mouvement, la progressive transfiguration de l’humanité à l’image de Jésus. Enfin troisième mouvement, le “retour” à Dieu par la transformation définitive, plénitude de résurrection, d’abord en Jésus “premier né d’entre les morts”, puis de chacun de nous, les frères et soeurs de Jésus, enfin de l’humanité tout entière, à la fin des temps.
Ce triple mouvement de venue de Dieu vers l’homme, de transformation de l’homme, du retour de l’homme à Dieu, ce triple mouvement c’est la réalité même de l’Incarnation. L’Incarnation prend tout son sens dans ce triple mouvement. L’Incarnation comporte ces trois réalités du dessein de Dieu et de l’existence humaine.
On ne peut pas comprendre l’Incarnation sans bien sûr affirmer la réalité de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, mais on ne peut pas comprendre l’Incarnation si nous ne sommes pas associés au destin de Jésus. Et on ne peut pas plus comprendre l’Incarnation sans ce “retour” dans l’éternité d’amour qu’est Dieu lui-même.

Ce retour à Dieu de Jésus de Nazareth, de chacun de nous, membres de son corps, de l’humanité tout entière peut prendre divers noms, ce sont les cieux nouveaux, la terre nouvelle de l’Apocalypse, ou encore le mot de “divinisation” hérité de saint Irénée et des pères grecs, qu’il faut entendre comme l’émergence en nous de quelque chose de divin qui nous apparente à Dieu et nous permet de le rejoindre. Mais le mot le plus juste pour désigner le “retour” à Dieu est celui de “résurrection”. La résurrection est l’achèvement, l’accomplissement de l’Incarnation.

2- La résurrection achèvement de l’Incarnation


Si un certain nombre de chrétiens ont du mal à croire à la résurrection, c’est sans doute parce que les représentations que l’on s’en fait sont par trop inadéquates. Pourtant la résurrection est au coeur de notre foi chrétienne.
Il y a quelques années, une dame est venue frapper à la porte du catéchuménat. Elle me dit en substance: “J’ai deux couples amis qui ont tous deux perdu une personne de leur famille. L’un des deux couples était chrétien. Ils avaient une parole d’espérance sur la mort. Moi-même j’ai perdu un enfant; alors je viens voir ce que disent les chrétiens”.
Il est vrai que les chrétiens ont une parole sur la mort, non pour la nier ni même pour diminuer la douleur de ces ruptures tragiques, mais parce qu’ils font confiance à la parole de Dieu. Et cette parole nous dit que le Christ a vaincu la mort.
L’Incarnation qui est cette présence de Dieu en l’homme (“Et le Verbe s’est fait chair”) n’aurait pas de sens si cette union divine s’achevait avec la mort biologique. L’Incarnation n’a de sens que dans la résurrection de Jésus. Mais l’Incarnation n’aurait pas de sens si les membres du corps du Christ ne partageaient pas avec lui cette résurrection glorieuse. C’est bien ce que dit saint Paul aux Corinthiens incrédules: “S’il n’y a pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité, et si Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, vide aussi votre foi” 1 Co 15, 13-14. On ne peut pas comprendre l’Incarnation sans son achèvement dans la plénitude de la résurrection personnelle et collective. Quel serait le sens de cette présence divine dans un homme si ce dernier n’était pas transformé par cette présence et si cette transfiguration n’aboutissait pas au partage de la vie divine dans la plénitude de sa vie éternelle. C’est ce que nous affirmons dans les deux dernières phrases du credo: “Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle”.

Ainsi, la résurrection n’est pas un élément ajouté, un surplus de l’Incarnation, elle est constitutive de l’Incarnation, elle en est l’aboutissement, l’achèvement, ce qui lui donne son sens. Mais quel est la signification de cette résurrection, accomplissement du grand dessein de Dieu sur l’humanité ?
Nous n’avons aucune représentation de cette “résurrection de la chair” à laquelle nous croyons. Nous ne pouvons que balbutier en nous appuyant sur les textes de l’Écriture. Deux phrases sont particulièrement suggestives. L’une est au début de la Bible dans le livre de la Genèse où il est dit que “Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa” Gn 1, 27. L’autre phrase est dans la première lettre de saint Jean où Dieu est défini comme l’amour même (1 Jn 4, 8). Si nous relions ces deux phrases, nous pouvons en déduire que notre ressemblance avec Dieu est dans notre capacité à aimer comme lui. Dès le premier instant de notre vie, Dieu nous donne cette capacité d’aimer comme lui et cette petite étincelle divine qui nous habite, qui habite tout être humain, est une semence de vie éternelle.
Toute notre vie spirituelle consiste à laisser grandir en nous cette semence d’éternité, cet amour, image de l’amour qu’est Dieu. C’est le travail de l’Esprit Saint en nous, soutenant notre intelligence et notre volonté afin que nous puissions accorder nos pensées et nos actes à cet amour dont Dieu est la source. Ce travail de l’Esprit Saint s’appelle “résurrection”. Notre résurrection n’est pas autre chose que le déploiement en nous de cet amour qui nous apparente à Dieu lui-même et qui trouvera sa pleine manifestation au moment de notre mort humaine.
C’est bien ce qu’a vécu Jésus, dont les actes et les paroles n’ont été que l’expression de cet amour divin qui l’habitait. Le récit de la transfiguration de Jésus nous donne une image de ce travail de l’Esprit en Jésus. Ce beau récit constitue pour nous une indication furtive mais combien précieuse concernant notre résurrection. On a dit que, par ce récit, les évangélistes voulaient annoncer la résurrection future de Jésus. Ce texte va plus loin: il nous montre la résurrection déjà à l’oeuvre en Jésus, signe que pour nous aussi, notre résurrection est déjà à l’oeuvre en nous, notre résurrection est déjà commencée.
Le récit de la transfiguration dans l’évangile selon saint Luc commence ainsi: “Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et il alla sur la montagne pour prier. Pendant qu’il priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d’une blancheur éclatante” (Lc 9, 28). La première chose qu’il convient de noter, c’est que ce récit est le récit d’une rencontre avec Dieu. Chaque fois qu’il est question d’aller sur la montagne, il s’agit bien d’annoncer une rencontre avec Dieu: “Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques et il alla sur la montagne pour prier”. C’est à l’intérieur même de Jésus que se fait la rencontre. C’est sa prière qui est le lieu de la rencontre. C’est la rencontre du Fils bien-aimé incarné et de son Père, une rencontre dont Pierre, Jean et Jacques sont les témoins privilégiés.

Peut-on imaginer cette rencontre ? Peut-on imaginer la prière de Jésus ? On peut dire que Jésus, dans son humanité, accueille le don d’amour du Père comme un fils aimant, et cet amour le transfigure en sorte que, transfiguré par l’amour du Père, il peut répondre et ainsi partager en vérité l’intimité de Dieu. En accueillant l’amour du Père dans sa prière, Jésus devient “image” de ce Dieu-Amour. Il est transformé par cet amour. Et cette transformation intérieure est si forte qu’elle transparaît sur son visage et même jusque sur ses vêtements: “pendant qu’il priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d’une blancheur éclatante”. Ces signes extérieurs ne sont que la manifestation de cette transformation intérieure, fruit de l’amour du Père. N’est-ce pas cela ce qu’on appelle “résurrection” ?
Ainsi nous pouvons dire que la résurrection de Jésus de Nazareth est déjà à l’œuvre dans sa vie. La résurrection n'est autre que la transformation progressive de tout notre être par l'amour de Dieu, par l'amour qu'est Dieu lui-même, transformation qui trouvera son achèvement au moment de notre mort humaine quand cet amour transfigurera, non seulement nos pensées et notre coeur, mais notre corps lui-même en ce corps spirituel dont nous parle saint Paul. C’est ce qui est déjà arrivé pour Jésus et qui est annoncé par tous les témoins comme Pierre au jour de la pentecôte: “Jésus le Nazôréen, homme que Dieu avait accrédité auprès de vous en opérant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez, cet homme, selon le plan bien arrêté par Dieu dans sa prescience, vous l’avez livré et supprimé en le faisant crucifié par la main des impies; mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir” Ac 2, 22-24. Ainsi, l’achèvement de l’Incarnation est la plénitude de résurrection qui lui est donné par Dieu après sa mort sur la croix.

L’Incarnation trouve son achèvement dans la gloire de Jésus mais aussi dans notre propre participation plénière à cette gloire. C’est bien ce que nous dit Jésus dans l’évangile selon saint Jean: “Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures: sinon vous aurais-je dit que j’allais vous préparer le lieu où vous serez ? Lorsque je serai allé vous le préparer; je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi” Jn 14, 2-3.
Ainsi, ce mouvement de résurrection commence dès le premier instant de notre vie. Tout acte d’amour vrai, c’est-à-dire “à l’image de Dieu” est oeuvre de résurrection, construit notre résurrection qui est notre destinée merveilleuse. Inversement, tout manque d’amour vrai, c’est-à-dire “à l’image de Dieu”, est un manque à l’oeuvre de résurrection. Ce travail de résurrection construit en nous une vie filiale à la manière de Jésus, un corps filial par, avec et en Jésus. De même que l’homme Jésus a été saisi par Dieu le Fils, qu’il a vécu une vie filiale exemplaire pour faire retour au Père dans le mystère de sa résurrection, de même chacun de nous est habité par l’Esprit filial, pour vivre selon cet Esprit qui est celui du Christ pour qu’au moment de notre mort humaine, nous puissions faire retour à Dieu. De même que l’Incarnation de Jésus trouve son achèvement dans le retour de Jésus en Dieu, de même chaque fois qu’un membre du corps du Christ fait “retour à Dieu”, l’Incarnation trouve pour une part son accomplissement.

3- La résurrection de tous à la fin des temps : accomplissement du retour à Dieu du “corps” du Christ, achèvement de l’Incarnation.


L’Incarnation s’achève déjà pour une part lorsque chacun de nous est totalement transfiguré par l’amour de Dieu. Mais le dessein de Dieu ne concerne pas seulement quelques individus d’exception, choisis par Dieu pour être les seuls bénéficiaires de son intimité. Tout être humain est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. C’est pourquoi ce qui est dit de chacun de nous doit être dit aussi pour l’humanité tout entière. L’achèvement de la divinisation de l’homme ne sera réalisé que lorsque tous les humains auront achevé leur vie sur la terre. La lettre aux Colossiens rappelle que Jésus, Dieu incarné n’est que le premier né: “Il est l’image du Dieu invisible, premier-né de toute créature” Co 1, 15. Et dans la lettre aux Romains: “Ceux que d’avance Dieu a connus, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, afin que celui-ci soit le premier d’une multitude de frères” Rm 8, 29. L’Incarnation du Fils de Dieu se prolonge en cette multitude de frères et de soeurs et ne sera achevé que lorsque tous ces frères et soeurs du Christ partageront sa gloire éternelle.

Le retour du Christ. Après la consécration, nous chantons ce qu’on appelle l’anamnèse, le mémorial, avec ces mots: “Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ton retour dans la gloire”. Ce retour du Christ, Jésus l’avait annoncé à ses amis avant son arrestation: au début du chapitre 14 de saint Jean: “Lorsque je serai allé vous le préparer (le lieu où vous serez), je reviendrai et je vous prendrai avec moi” v. 3. Les évangiles synoptiques parlent aussi du retour du Christ, mais de façon plus imagée, à travers des paraboles comme celle des noces (Mt 25), ou encore les paraboles des serviteurs qui doivent rester prêts pour le retour de leur maître (Lc 12, 36). Ces images comme beaucoup d’autres parlent de ce retour dont nous comprenons qu’il s’agit du Christ. Toutes ces scènes font allusion à la fin des temps.
C’est le livre de l’Apocalypse qui évoque ce retour de façon toute particulière. Dans la lettre à l’Église de Philadelphie: “Je viens bientôt. Tiens ferme ce que tu as, pour que nul ne te prenne ta couronne (Ap 3, 11). Mais c’est le dernier chapitre qui est le plus explicite: “Voici, je viens bientôt. Heureux celui qui garde les paroles prophétiques de ce livre”. Et la dernière phrase du livre: “Celui qui atteste cela dit: “Oui, je viens bientôt. Amen, viens Seigneur Jésus” Ap 22, 20.
Il est clair que le retour du Christ n’est nullement une “réincarnation”, mais l’achèvement de l’Incarnation que saint Paul résume dans cette parole qui est en titre de cette catéchèse: “ Au terme, nous parviendrons tous ensemble à l'unité dans la foi et la vraie connaissance du Fils de Dieu, à l'état de l'Homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ” Ep 4, 12-13. La plénitude de la stature du Christ, voilà l’achèvement de l’Incarnation, son accomplissement, ce à quoi chacun de nous et l’humanité tout entière sont appelés. C’est cela le retour du Christ: l’accomplissement dernier de son corps exprimé magnifiquement par saint Paul: « Alors, quand tout sera sous le pouvoir du Fils, il se mettra lui-même sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis, et ainsi, Dieu sera tout en tous” 1 Co 15, 28..

4- Quelles conséquences spirituelles pouvons-nous tirer de cette vision chrétienne de l’Incarnation ?


D’abord une immense action de grâce pour le don qui nous est fait: “Voyez comme il est grand, l'amour dont le Père nous a comblés: il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu - et nous le sommes” 1 Jn 3, 1. Cette réalité de notre filiation divine que nous découvrons à travers Jésus Christ nous invite sans cesse à rendre grâce.
Autre conséquence, la prise de conscience d’une réelle fraternité humaine: comment ne pas prendre soin des membres de notre corps, selon la parole de saint Paul: “Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance; si un membre est glorifié, tous les membres partagent sa joie” 1 Co 12, 26.
Cette vision de la fin des temps, nous invite à l’espérance et au courage. Espérance sûrs que nous sommes dans la foi que Jésus est vainqueur de la mort et que l’amour triomphera. Courage pour poursuivre l’oeuvre de Jésus en travaillant en sorte que cet amour divin manifesté en Jésus fasse grandir l’humanité.
L’eucharistie que nous célébrons chaque dimanche manifeste la vérité de l’Incarnation. Elle est non seulement signe du corps du Christ ressuscité, du corps du Christ que nous sommes, corps révélée par et dans le signe du pain et du vin consacrés et reçus en nourriture, mais l’eucharistie anticipe symboliquement ce retour du Christ; dans le rassemblement en Jésus vivant, ressuscité, déjà l’humanité tout entière est convié au repas de noces, au banquet des noces éternelles.

Nous comprenons ainsi que l’Incarnation n’est pas une réalité du passé, mais une réalité du présent qui concerne notre vie quotidienne. L’espérance du “retour” en Dieu, enracinée dans notre foi au Christ, nous donne un dynamisme capable de faire de nous des ouvriers solides pour construire la fraternité universelle de tous les fils et filles de Dieu.


Maurice Fourmond
15 décembre 2007




Vézelay







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