Centenaire de la paroisse
Saint-Hippolyte - Paris 13°

La Mission de France
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La présence de la Mission de France après la guerre

 

Soirée-débat
Jeudi 12 novembre 2009


Avec Nathalie Viet-Depaule et Tangi Cavalin, historiens de la Mission de France,
et le père Claude Wiéner, témoin de cette époque.

 

Comment la Mission de France a-t-elle cherché à annoncer l’évangile, ici dans ce quartier, dans le contexte de l’après-guerre ?
Quelles convictions portait-elle ? A quoi cela nous invite-t-il aujourd’hui ?

Une soirée pour présenter une période charnière qui a marqué la vie de Saint-Hippolyte et réfléchir sur l’adaptation de notre paroisse aux transformations de notre quartier.

 

 








 

Pour démarrer cette soirée, le père Claude Wiéner raconte Saint-Hippolyte et son quartier, tels qu'il les a vécus dans les années d'après-guerre, lorsque la Mission de France s'y installe.
 

 

Nathalie Viet-Depaule
Membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS) :

Saint-Hippolyte est la première paroisse parisienne confiée à la Mission de France en 1945. C’est donc à une tout jeune institution ou famille religieuse qu’est confiée cette paroisse. En effet, la Mission de France venait d’être fondée quatre ans avant, en juillet 1941, avec l’objectif d’instaurer un nouveau séminaire destiné à former des prêtres missionnaires, c’est-à-dire des prêtres volontaires qui, une fois ordonnés, allaient vivre en équipe et exercer leur sacerdoce dans des zones, dites à l’époque, déchristianisées. Ce séminaire avait ouvert ses portes en octobre 1942 sous la direction d’un prêtre de la Compagnie de Saint-Sulpice, Louis Augros, né en 1898. Originaire du diocèse de Lyon, celui-ci avait été nommé au grand séminaire d’Orléans comme professeur de philosophie et avait mesuré la déchristianisation de la zone rurale du Gâtinais. Après quelques années d’enseignement au grand séminaire d’Issy-les-Moulineaux, il était devenu en 1935 supérieur du grand séminaire d’Autun. Il en avait conclu qu’il fallait tenir compte des réalités sociologiques du diocèse, diocèse qui se partageait entre des zones rurales avec un catholicisme très traditionnel et des gros bourgs industriels déchristianisés. Il s’était donc déjà essayé à sensibiliser les séminaristes aux différences d’un diocèse lorsqu’il est nommé supérieur de la Mission de France.

Le contexte ecclésial des années 45 est important à rappeler pour comprendre comment la Mission de France va s’implanter dans des paroisses. La France se partage alors entre des pays de chrétienté et des zones où il manque des prêtres, voire des zones sans prêtres. Ce constat, de façon récurrente, alimentait toute une réflexion au sein de l’épiscopat pour dire que l’Église de France, cette « fille aînée de l’Église » comportait des secteurs sans prêtres et qu’il fallait y remédier. C’était d’ailleurs pour enrayer cette déchristianisation que s’étaient créés, à la fin des années 20, les mouvements d’Action catholique spécialisée qui avaient donné aux jeunes laïcs un idéal de rechristianisation, de reconquête de leur milieu social. Ces mouvements, la JOC-JOCF, la JAC-JACF, la JEC, etc. ont connu un très grand essor, notamment la JOC arrivée à son apogée en 1937 quand elle a fêté son dixième anniversaire au Parc des Princes à Paris, et ont façonné une génération de chrétiens engagés.

1938 : accords de Munich, 1939 : déclaration de la guerre, la situation évolue, les temps changent et paradoxalement, l’élan missionnaire, dont la Mission de France va être l’institution porteuse, naît à la faveur de la guerre. Alors que tout semblait éclaté, voire contradictoire, qu’il n’y avait pas grand chose de commun entre le soutien affiché de l’épiscopat à Vichy, le sort des prisonniers français en Allemagne et l’engagement de certains catholiques dans la Résistance, la mission prend forme et contenu. On sait bien que des nouvelles formes d’apostolat dû au « brassage de la guerre » ont brisé bien « des normes sociales » et des « convenances ecclésiastiques », pour reprendre les expressions d’Émile Poulat.


S’il n’est pas possible de décliner ici les différents éléments qui, pendant la guerre, ont conduit et produit la notion même de mission, il faut néanmoins rappeler le rôle du cardinal Suhard, archevêque de Paris depuis 1940. Un rôle essentiel. C’est lui qui fait en sorte que la Mission de France soit créée et qu’un séminaire nouveau ouvre ses portes à Lisieux, car il avait conservé des relations très privilégiées avec la prieure du Carmel, Mère Agnès, depuis qu’il avait été évêque de Bayeux-Lisieux de 1928 à 1930. Il faut ajouter la portée et la diffusion de deux livres qui participent de l’élan missionnaire que le cardinal Suhard cherche à impulser. Le premier, paru en 1943, de deux aumôniers jocistes Henri Godin et Yvan Daniel France pays de mission ? qui fait choc, un choc considérable, car il formule ce que beaucoup de gens pensaient et témoigne des tâtonnements pastoraux de l’époque pour répondre à la question : comment faire face à la déchristianisation ? Le second, paru en 1946, est l’œuvre d’un Fils de la Charité, Georges Michonneau, curé de la paroisse du Sacré-Cœur à Colombes depuis 1939 qui décrit son expérience dans Paroisse, communauté missionnaire. Conclusions de cinq ans d’expérience en milieu populaire.
C’est donc au sortir de la guerre, dans ce contexte très particulier marqué une effervescence apostolique, pour reprendre les termes qu’Étienne Fouilloux a utilisés pour caractériser cette époque, que la Mission de France, à la demande du cardinal Suhard, prend la responsabilité de Saint-Hippolyte dans le XIIIe arrondissement.



Un nouveau curé est nommé : Jacques Lorenzo (né en 1893, ordonné en 1921) qui faisait partie depuis 1942 de la première équipe des pères du séminaire. Avant d’avoir été appelé à être professeur au séminaire, il avait été longtemps curé de Saint-Pierre-Saint-Paul à Ivry-sur-Seine, commune limitrophe du XIIIe, où Madeleine Delbrêl s’était installée en 1933. Le père Lorenzo arrive à Saint-Hippolyte avec deux jeunes prêtres tout juste ordonnés : Paul Collet, qui relate dans L’amour du Christ nous presse son arrivée à Saint-Hippolyte, et un autre prêtre, Julien Dupont, qui meurt très rapidement (1946) de tuberculose. Ils font équipe avec des prêtres qui étaient déjà dans la paroisse. L’un, nommé en 1938, le père Balzon et l’autre le père Gay, vicaire depuis 1943. Quel est le projet de cette équipe ? En 1945, leur projet tient en peu de mots : faire de Saint-Hippolyte une paroisse missionnaire.

Et ce qui peut paraître absolument banal aujourd’hui ne l’était pas du tout à l’époque. Si la Mission de France était au courant des innovations pastorales, encore fallait-il les mettre en pratique. En effet, comment faire d’une paroisse traditionnelle qui comprenait à l’époque un dispensaire et une maison d’habitation pour les Sœurs de la Miséricorde, deux patronages (filles et garçons) et un atelier de formation professionnelle tenu par Monsieur Paul Prudhomme une paroisse missionnaire ?
 

Il n’est pas question, bien entendu, de faire des changements brutaux, mais de se placer dans l’histoire de la paroisse et de construire peu à peu une dynamique missionnaire avec les chrétiens du quartier. Comment, et c’était une des caractéristiques de la Mission de France, faire en sorte que les relations puissent se nouer avec ceux qui sont en dehors de l’Église, ceux que l’on appelait dans le vocabulaire de l’époque, des païens ?

Un des premiers faits significatifs est d’apporter des transformations dans la liturgie. La Mission de France était acquise aux recherches du Centre de pastorale liturgique (CPL), créé en 1943 (encore une innovation qui a lieu pendant la guerre), dont les publications, notamment la revue Dieu vivant, invitait à renouveler la liturgie. Ainsi, par exemple, il s’agit de faire participer davantage les chrétiens à la messe. On supprime la chorale pour inciter les participants à chanter, ce qui faisait alors figure d’innovation pour aller à l’encontre d’habitudes solidement ancrées. Autre innovation, le prêtre ne dit plus la messe en tournant le dos à l’assistance, mais face à elle et en introduisant plus en plus le français à la place du latin. La liturgie cherche constamment à se simplifier si bien que les vêpres tombent en désuétude. Les messes sont dialoguées et expliquées, les laïcs participent à leur préparation, les fêtes de Noël et Pâques deviennent l’occasion de faire entrer les participants de plain-pied dans les cérémonies, cérémonies qui sont délibérément liées à la vie quotidienne du quartier comme les crèches de Noël qui évoquent tour à tour les problèmes de logement, de pauvreté ou d’injustices sociales ou encore de la paix. Il faut ajouter que l’équipe pastorale fait disparaître les questions d’argent : toutes les cérémonies, non compris le baptême qui l’était déjà, mais les mariages et enterrements deviennent gratuits. Ce changement est très important, car autrefois il fallait payer selon une tarification dégressive (selon les moyens financiers des personnes). Toutes ces transformations se sont mises en place progressivement et c’est lorsque le père Perrot a remplacé le père Lorenzo que les innovations ont pris toute leur ampleur à Saint-Hippolyte dont le bulletin de la communauté paroissiale, ICI (Ivry/Choisy/Italie), fait largement écho.
 

Parler d’innovation liturgique, c’est aussi parler de catéchèse. La Mission de France innove particulièrement dans ce domaine : elle rompt avec la façon d’enseigner le catéchisme sous forme de questions-réponses, pour privilégier un enseignement à partir de la lecture de la Bible et des Évangiles. L’idée est de demander la coopération des parents et faire en sorte que le catéchisme soit enseigné à domicile plutôt que dans les locaux paroissiaux. L’objectif immédiat en impliquant les parents, qui sont d’abord enseignés dans le cadre d’un catéchuménat pour adultes et deviennent ensuite, à leur tour, « catéchistes » est d’amener les pratiquants à approfondir leur foi, mais aussi d’entrer en relation avec les nombreuses personnes qui confient leurs enfants à la paroisse et n’ont pas d’autres contacts avec elle. La Mission de France ne reprend pas à son compte la problématique de la déchristianisation, elle préfère parler de non-christianisation ou bien, pour reprendre un de ses termes, de l’incroyance, ce qui la conduit à développer une pastorale nouvelle.

En effet, un de ses objectifs est de sortir du bâtiment église et d’aller au devant des habitants du quartier qui ne sont pas seulement des paroissiens. Dans cette perspective, le territoire de la paroisse est subdivisé en sous-quartiers en fonction de la disponibilité des vicaires.  


C’est ainsi qu’en 1947 Jacques Drouet est responsable du quartier d’Italie ; Jean de Miribel du quartier Kellermann, l’abbé Balzon du quartier Choisy/Tolbiac/Masséna, et Paul Collet du quartier d’Ivry. Que font ces prêtres ? Ils forment rapidement autour d’eux de petits groupes de chrétiens qui lisent et étudient la Bible, mais pas seulement. Ces groupes de chrétiens face aux difficultés de la population majoritairement ouvrière, souvent démunie, décident des actions à mener et induisent des pratiques nouvelles : des campagnes de charbon, les bureaux d’entraide, la lutte pour des logements décents, mais aussi, sur un autre registre, se retrouvent en 1950 à l’appel de Stockholm dans la constitution de petits comités pour défendre la paix.

On peut dire à la lecture des bulletins paroissiaux ICI dont la parution commence vraisemblablement en 1947 (quand exactement ? Il est difficile de le dire, faute d’avoir retrouvé les premiers numéros)  et qui témoigne de la volonté de faire connaître les activités de la paroisse dans tout le quartier qu’une dynamique missionnaire s’est mise peu à peu en place et a conduit à des infléchissements notables, en particulier le patronage dont l’équipe pastorale a dû conclure, malgré ses efforts, qu’il était clos sur lui-même et manquait d’ouverture sur le quartier. Cette dynamique missionnaire a entraîné  et forgé l’engagement de chrétiens, en a attiré d’autres qui n’ont pas hésité à rejoindre ceux de Saint-Hippolyte. Il y a bien eu un phénomène d’attraction, on venait des paroisses voisines, d’Ivry, certains chrétiens de façon très suivie, l’équipe de Madeleine Delbrêl, par exemple. Cette dynamique a fait modèle débouchant sur un type inédit de présence de prêtres allant jusqu’à habiter en dehors du presbytère, comme Jean de Miribel qui choisit en novembre 1951 de travailler et d’habiter au 27 rue du Moulin de la Pointe.

Pour conclure, il faut souligner qu’on ne saurait donner toute sa dimension à ce modèle missionnaire initié par la paroisse Saint-Hippolyte sans prendre en compte les autres initiatives missionnaires qui se sont développées à l’échelle de l’arrondissement dans le cadre du progressisme chrétien.

 

Tangi Cavalin
Agrégé d’histoire, chercheur associé du Centre d’étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS) :

Lorsque la Mission de France arrive en 1945 à Saint-Hippolyte, rendre la paroisse missionnaire n’était pas une évidence. Le livre de Godin et Daniel, France pays de mission ? (paru en 1943), critiquait assez sévèrement la paroisse et l’Action catholique spécialisée considérant la paroisse comme étant embourgeoisée et l’Action catholique spécialisée, en particulier, la JOC (la Jeunesse ouvrière chrétienne) comme non missionnaire. Cette critique rendait difficile la possibilité même de faire d’une paroisse traditionnelle comme l’était alors Saint-Hippolyte une paroisse missionnaire. À cette époque pourtant, d’autres paroisses faisaient modèle, notamment celle du Sacré-Cœur de Colombes avec Georges Michonneau et laissaient entrevoir la possibilité d’une profonde rénovation de cette structure. On retrouve d’ailleurs dans son livre (Paroisse, communauté missionnaire, paru au Cerf en 1946) la plupart des innovations des premières années de Saint-Hippolyte qui ont été largement empruntées à ce qui se faisait alors à Colombes. À Marseille également, la paroisse Saint-Michel, sous la direction de Georges Mollard, opérait sa transformation en paroisse missionnaire. Dans le contexte de l’après-guerre, l’idée de faire de la paroisse une paroisse missionnaire était une recherche qui semblait pertinente. Il n’y avait d’ailleurs pas qu’un seul modèle missionnaire et c’est pour cette raison que je voudrais me placer du point de vue du XIIIe arrondissement, où, quasiment au même moment, différents modèles missionnaires se mettaient en place, ayant chacun leur logique et des relations les uns avec les autres.
 

Pour comprendre, en effet, les innovations de Saint-Hippolyte, il ne faut pas rester uniquement dans le cadre paroissial, mais les resituer dans celui du XIIIe afin de montrer la richesse du mouvement missionnaire, mais aussi sa complexité. On a souvent tendance à réduire le mouvement missionnaire aux prêtres-ouvriers, or on s’aperçoit que le phénomène, à l’échelle du XIIIe, est beaucoup plus complexe comme le soulignent les travaux de l’historien Yvan Tranvouez, sur lesquels je m’appuie.

Ainsi, dès 1946, on voit apparaître un autre modèle missionnaire que celui de Saint-Hippolyte, celui de la mission ouvrière Saint-Paul des dominicains, sous l’impulsion d’Albert Bouche, également aumônier national de la JOC. Albert Bouche va compter énormément sur le quartier et pour la réflexion missionnaire de l’après-guerre. Fondateur et directeur, ces années-là, de la revue Masses Ouvrières (qui existe toujours sous le nom de Cahiers de l’Atelier), il initie un modèle missionnaire au 48 avenue d’Italie avec deux autres dominicains, Joseph Robert et Henri Berger. Leur objectif est de faire l’union entre Action catholique spécialisée et action missionnaire, ce qui est loin d’être une évidence. Ils ont l’intention, à travers le 48, d’être un lieu d’accueil, pour des chrétiens qui ne sont pas très à l’aise dans leur paroisse, des syndicalistes mais aussi des non-croyants. Le 48 devient rapidement un lieu de rencontres.


Il est intéressant de souligner que le 48 se situe non loin du couvent dominicain, rue de la Glacière, le couvent Saint-Jacques, où est assigné le père Chenu. Rapidement, le 48 va devenir un observatoire privilégié pour ce dernier tout comme le XIIIe va être un lieu de référence. C’était pour lui un lieu d’inscription de la foi dans l’histoire en train de se faire, à tel point qu’une anecdote qui circule est très révélatrice : on lui aurait demandé, un jour, de faire une conférence pour les chrétiens du XIIIe, il s’y serait rendu et aurait commencé à parler des chrétiens du XIIIe siècle !!!! Il y a donc ce pôle dominicain dans le XIIIe, où va aussi s’installer une antenne du mouvement Économie et Humanisme (fondé par le père Lebret et né à Marseille autour du père Loew). Le père Lebret y vient quelques jours par mois et, surtout, le père Henri Desroches, grand spécialiste du marxisme, y joue un rôle essentiel comme théoricien du progressisme, ce qui lui vaudra d’être dénoncé comme tel par la hiérarchie catholique.

Un autre pôle missionnaire se met en place en 1947 du côté de Notre-Dame de la Gare : le pôle missionnaire jésuite. La présence des jésuites dans le quartier de la gare s’organise autour de deux axes. D’abord un axe qui va dans le sens de l’enfouissement avec des prêtres qui vont rapidement entrer au travail : le père Georges Puységur qui travaille dans un premier temps en usine et Henri Perrin qui occupe différents emplois. Tous deux ont des charismes très différents. Georges Puységur recherche l’enfouissement, Henri Perrin a déjà une certaine renommée. Il a publié à son retour d’Allemagne, aux Éditions du Seuil, Le journal d’un prêtre-ouvrier en Allemagne qui a été un best-seller et qui lance en quelque sorte le mot « prêtre-ouvrier ». On retrouve, à Saint-Hippolyte, des communautés de laïcs qui vont graviter autour de ces hommes, notamment autour d’Henri Perrin qui ouvre en 1949, au 151 boulevard de la Gare, un café avec une salle d’accueil, de rencontres avec des groupes qui se réunissent très souvent pour différentes raisons pas toujours religieuses. On parle bientôt du 48 ou du 151, sans qu’il soit besoin de préciser l’avenue ou le boulevard. Ce sont des lieux autour desquels gravite tout un ensemble de chrétiens plus ou moins en rupture de paroisse, y compris des non-croyants. Second axe, la paroisse elle-même dont le curé, le chanoine Deleuze, va être aidé à partir de 1948 par quelqu’un qui va compter par la suite, le jésuite Jean Lacan. La rencontre entre ces deux axes de pénétration ne se fait pas extrêmement bien, mais cela donne un état de la recherche missionnaire de l’époque. On cherche à mettre l’Église « en état de mission », comme le père Chenu le dira en 1947 à une assemblée de la Mission de France. Et tout est bon dans les années d’après-guerre jusqu’en 1950 pour essayer de rendre l’Église missionnaire et de faire en sorte qu’elle soit présente dans le quartier.
 

Autour de ces trois pôles, des initiatives beaucoup plus localisées autour de laïcs, comme la présence de l’équipe féminine de la Mission de France, et de nombreux contacts et d’échanges entre tous les groupes qui donnent une particularité dans ces années-là au XIIIe, en font un lieu de carrefours, assez unique en France. On a donc des convergences ou, pour le dire autrement, une rencontre entre la mission et des progressistes à partir des années 1950. Je rappelle que les progressistes, à cette époque là, sont ceux qui pratiquent un certain compagnonnage avec le Parti communiste. Sous l’impulsion d’évènements, de grèves en particulier, de l’Appel de Stockholm, on voit s’opérer une convergence qui prend naissance en 1950 avec le bi-mensuel La Quinzaine, investie au début par les dominicains en particulier par Joseph Robert qui va y jouer un rôle essentiel. La Quinzaine cristallise en quelque sorte ces rencontres, ces luttes, ces multiples échanges entre un certain nombre de chrétiens du XIIIe dont des chrétiens de Saint-Hippolyte. Tout le monde n’est pas engagé de la même manière dans cette cristallisation mais quelqu’un comme le père Paul Collet, par exemple, y était assez engagé, même très engagé, tandis que le curé, le père Lorenzo, était beaucoup plus réticent.

D’ailleurs, dès que la question du communisme se pose avec acuité, la hiérarchie entame un processus de répression qui va durer de 1950 à 1955. Les initiatives missionnaires nées dans le XIIIe vont connaître, en particulier les initiatives dominicaines, une succession de mesures qui vont mettre à mal le progressisme. Le père Bouche est particulièrement touché : on lui retire la direction de Masses Ouvrières et il est expulsé en 1951 avec son équipe du 48 ; le père Desroches, considéré comme le théoricien du progressisme chrétien, voit sans livre, Signification du marxisme, sanctionné et, après un moment d’hésitation, quitte l’Ordre des Frères prêcheurs, obtient une réduction à l’état laïc et se reconvertit dans la sociologie religieuse pour en devenir un éminent spécialiste en France. La crise des prêtres-ouvriers vient renforcer l’écart qui se creuse entre les tenants des initiatives missionnaires et la hiérarchie catholique. À Saint-Hippolyte, le père Lorenzo a dû mal à maintenir l’unité de son équipe, il est remplacé par Daniel Perrot. Henri Perrin, parti pour terminer ses études en 1949, ne les achève pas chez les jésuites et se voit refuser d’entrer à la Mission de Paris et de revenir dans le XIIIe.

Une fois passée cette phase de répression que reste-t-il du mouvement missionnaire dans le XIIIe arrondissement ? Si ses antennes les plus dynamiques sont durement affectées, le mouvement missionnaire ne s’arrête pas pour autant. Le progressisme chrétien est bien sûr largement touché. Un certain nombre de laïcs qui avaient suivi ses initiatives sont profondément blessés. Beaucoup vont s’éloigner, à cette occasion, de l’Église. Si pour certains, cela va être une rupture définitive, tous ne s’en éloignent pas. Je citerai juste le nom d’une personne qui a marqué le XIIIe dans ces années-là : Élia Perroy qui joue un rôle important pendant la guerre d’Algérie et auprès de la Lettre, cette revue qui a repris l’héritage de La Quinzaine. Elle va animer un Comité d’action de personnalités de Saint-Hippolyte, tant et si bien que son charisme fera de l’ombre à certains prêtres de la paroisse.



Malgré tout on ne revient pas non plus purement et simplement à l’installation de la Mission de France à Saint-Hippolyte en 1945. Cette paroisse reste un foyer missionnaire, celui, d’une certaine façon, qui aura été le moins touché par la phase de répression. Dans les années qui suivent 1950, Saint-Hippolyte accentue des tendances missionnaires en particulier avec l’installation, rue du Moulin de la Pointe de la « personnalité prophétique » de Jean de Miribel qui sera rejoint par la suite par d’autres prêtres : Daniel Bonnechère et plus tard Paul Valet, au moment où Jean de Miribel considérera que sa conception de la Mission l’amènera à quitter le XIIIe pour le tiers monde, le Brésil d’abord, la Chine ensuite.

Cette accentuation d’une présence, hors de la paroisse même, se fait avec des prêtres qui travaillent. Ils travaillent dans des conditions qui ne sont pas celles d’avant 1954 puisqu’il est interdit pour les prêtres de travailler à plein temps et de s’engager syndicalement. Mais, malgré tout, ils cherchent à témoigner d’une autre identité sacerdotale et d’être dans une rencontre avec les habitants de la paroisse. Cette attitude crée une source de tensions même à l’intérieur de la paroisse et provoque des débats. Faut-il partir de la paroisse ou donner la priorité à une insertion dans un quartier pour être d’abord présent aux non-croyants ? Ce débat, en fait, va être récurrent jusqu’au départ de la Mission de France à la fin des années 1960.


Ce débat va rebondir en 1959 lorsqu’il est institué dans le XIIIe un secteur de Mission ouvrière. Le premier avait été créé au lendemain de la crise des prêtres-ouvriers, en 1954, dans l’ouest parisien. Il s’agit du secteur de la Boucle de la Seine qui avait été voulu par le cardinal Feltin et Robert Frossard, responsable pour le diocèse de Paris des Missionnaires du travail. Ce secteur englobait un certain nombre de paroisses qui voulaient être missionnaires, notamment Colombes ainsi que des paroisses tenues pas la Mission de France. Octobre 1959 est la date que choisit le cardinal Feltin pour envoyer une lettre officialisant la création du secteur missionnaire sur le XIIIe, à peu près au même moment où est publiée dans Le Monde en septembre 1959 une lettre du cardinal Pizzardo qui, à Rome, réitérait l’interdiction pour les prêtres de travailler et même renforçait la condamnation en l’assortissant de considérations doctrinales encore plus dures que celles de 1954. On peut dire que de ce point de vue-là la création de ce secteur missionnaire est une sorte de réponse à cette mesure romaine puisque le cardinal Feltin, qui s’était rendu à Rome au mois de juin 1959 pour demander le redémarrage des prêtres-ouvriers, avait essuyé un refus, refus encore plus ferme qu’en 1954.

La mise en place du secteur missionnaire dans le XIIIe tente de mettre en synergie les paroisses missionnaires, l’Action catholique spécialisée, notamment la JOC et l’ACO et les prêtres au travail à temps partiel. Ce modèle veut être une nouvelle synthèse missionnaire de différents modèles. Au lieu de dire, par exemple, que la paroisse missionnaire doit remplacer l’Action catholique spécialisée, on va chercher au contraire à tenir compte de l’ensemble des activités paroissiales et de les orienter dans l’esprit de l’Action catholique. Le nouveau curé de Saint-Hippolyte en 1963, Paul Delahaye, apparaît comme envoyé pour mettre en œuvre cette mission ouvrière. Ancien aumônier régional d’ACO, il va chercher à recentrer les activités de la paroisse à partir de critères socio-professionnels. Il inquiète ceux qui pensent qu’on ne peut pas d’abord partir des chrétiens et de leur engagement pour les orienter vers l’Action catholique spécialisée et expriment le souhait que ne soit pas oubliés la présence des non-chrétiens complètement écartés. Cette tension va être constante dans les années 1960 et contribuer à rendre difficile les dernières années de la Mission de France sur Saint-Hippolyte. Le modèle du prêtre au travail tend à devenir le seul modèle missionnaire, surtout après 1965, quand le droit au travail pour les prêtres sera de nouveau autorisé par Rome. Il va s’imposer progressivement, ce qui conduira la Mission de France à quitter Saint-Hippolyte en 1970, une date assez symbolique puisqu’elle correspond au démantèlement des usines Panhard.

Pour conclure, je dirais que d’une certaine façon ces modèles missionnaires ont cohabité avec des tensions mais aussi dans une certaine complémentarité. Ils étaient de leur époque, soucieux, chacun à leur façon, de correspondre à la spécificité d’un quartier où la présence ouvrière était très forte puisque le recensement de 1954 indique qu’il y avait plus de 75 % d’ouvriers et d’employés dans le XIIIe arrondissement.

 

 

 

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par les auteurs de la conférence  

 


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