Centenaire
de la paroisse
Saint-Hippolyte - Paris 13°
La présence de
la Mission de
France après la
guerre
Soirée-débat
Jeudi 12
novembre
2009
Avec
Nathalie Viet-Depaule
et Tangi Cavalin,
historiens de la
Mission de
France,
et le père
Claude Wiéner,
témoin de cette
époque.
Comment la
Mission de
France a-t-elle
cherché à
annoncer
l’évangile, ici
dans ce
quartier, dans
le contexte de
l’après-guerre ?
Quelles
convictions
portait-elle ? A
quoi cela nous
invite-t-il
aujourd’hui ?
Une soirée pour
présenter une
période
charnière qui a
marqué la vie de
Saint-Hippolyte
et réfléchir sur
l’adaptation de
notre paroisse
aux
transformations
de notre
quartier.
Pour
démarrer cette soirée, le père Claude Wiéner raconte Saint-Hippolyte
et son quartier, tels qu'il les a vécus dans les années
d'après-guerre, lorsque la Mission de France s'y installe.
Nathalie Viet-Depaule
Membre du Centre d’étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS) :
Saint-Hippolyte est la première paroisse parisienne confiée
à la Mission de France en 1945. C’est donc à une tout jeune
institution ou famille religieuse qu’est confiée cette paroisse. En
effet, la Mission de France venait d’être fondée quatre ans avant,
en juillet 1941, avec l’objectif d’instaurer un nouveau séminaire
destiné à former des prêtres missionnaires, c’est-à-dire des prêtres
volontaires qui, une fois ordonnés, allaient vivre en équipe et
exercer leur sacerdoce dans des zones, dites à l’époque,
déchristianisées. Ce séminaire avait ouvert ses portes en octobre
1942 sous la direction d’un prêtre de la Compagnie de Saint-Sulpice,
Louis Augros, né en 1898. Originaire du diocèse de Lyon, celui-ci
avait été nommé au grand séminaire d’Orléans comme professeur de
philosophie et avait mesuré la déchristianisation de la zone rurale
du Gâtinais. Après quelques années d’enseignement au grand séminaire
d’Issy-les-Moulineaux, il était devenu en 1935 supérieur du grand
séminaire d’Autun. Il en avait conclu qu’il fallait tenir compte des
réalités sociologiques du diocèse, diocèse qui se partageait entre
des zones rurales avec un catholicisme très traditionnel et des gros
bourgs industriels déchristianisés. Il s’était donc déjà essayé à
sensibiliser les séminaristes aux différences d’un diocèse lorsqu’il
est nommé supérieur de la Mission de France.
Le contexte ecclésial des années 45 est important à
rappeler pour comprendre comment la Mission de France va s’implanter
dans des paroisses. La France se partage alors entre des pays de
chrétienté et des zones où il manque des prêtres, voire des zones
sans prêtres. Ce constat, de façon récurrente, alimentait toute une
réflexion au sein de l’épiscopat pour dire que l’Église de France,
cette « fille aînée de l’Église » comportait des secteurs sans
prêtres et qu’il fallait y remédier. C’était d’ailleurs pour enrayer
cette déchristianisation que s’étaient créés, à la fin des
années 20, les mouvements d’Action catholique spécialisée qui
avaient donné aux jeunes laïcs un idéal de rechristianisation, de
reconquête de leur milieu social. Ces mouvements, la JOC-JOCF, la
JAC-JACF, la JEC, etc. ont connu un très grand essor, notamment la
JOC arrivée à son apogée en 1937 quand elle a fêté son dixième
anniversaire au Parc des Princes à Paris, et ont façonné une
génération de chrétiens engagés.
1938 : accords de Munich, 1939 : déclaration de la guerre,
la situation évolue, les temps changent et paradoxalement, l’élan
missionnaire, dont la Mission de France va être l’institution
porteuse, naît à la faveur de la guerre. Alors que tout semblait
éclaté, voire contradictoire, qu’il n’y avait pas grand chose de
commun entre le soutien affiché de l’épiscopat à Vichy, le sort des
prisonniers français en Allemagne et l’engagement de certains
catholiques dans la Résistance, la mission prend forme et contenu.
On sait bien que des nouvelles formes d’apostolat dû au « brassage
de la guerre » ont brisé bien « des normes sociales » et des
« convenances ecclésiastiques », pour reprendre les expressions
d’Émile Poulat.
S’il n’est pas possible de décliner ici les différents
éléments qui, pendant la guerre, ont conduit et produit la notion
même de mission, il faut néanmoins rappeler le rôle du cardinal
Suhard, archevêque de Paris depuis 1940. Un rôle essentiel. C’est
lui qui fait en sorte que la Mission de France soit créée et qu’un
séminaire nouveau ouvre ses portes à Lisieux, car il avait conservé
des relations très privilégiées avec la prieure du Carmel, Mère
Agnès, depuis qu’il avait été évêque de Bayeux-Lisieux de 1928 à
1930. Il faut ajouter la portée et la diffusion de deux livres qui
participent de l’élan missionnaire que le cardinal Suhard cherche à
impulser. Le premier, paru en 1943, de deux aumôniers jocistes Henri
Godin et Yvan Daniel France pays de mission ? qui fait choc,
un choc considérable, car il formule ce que beaucoup de gens
pensaient et témoigne des tâtonnements pastoraux de l’époque pour
répondre à la question : comment faire face à la
déchristianisation ? Le second, paru en 1946, est l’œuvre d’un Fils
de la Charité, Georges Michonneau, curé de la paroisse du Sacré-Cœur
à Colombes depuis 1939 qui décrit son expérience dans Paroisse,
communauté missionnaire. Conclusions de cinq ans d’expérience en
milieu populaire. C’est
donc au sortir de la guerre, dans ce contexte très particulier
marqué une effervescence apostolique, pour reprendre les termes
qu’Étienne Fouilloux a utilisés pour caractériser cette époque, que
la Mission de France, à la demande du cardinal Suhard, prend la
responsabilité de Saint-Hippolyte dans le XIIIe arrondissement.
Un nouveau curé est nommé : Jacques Lorenzo (né en 1893,
ordonné en 1921) qui faisait partie depuis 1942 de la première
équipe des pères du séminaire. Avant d’avoir été appelé à être
professeur au séminaire, il avait été longtemps curé de
Saint-Pierre-Saint-Paul à Ivry-sur-Seine, commune limitrophe du XIIIe,
où Madeleine Delbrêl s’était installée en 1933. Le père Lorenzo
arrive à Saint-Hippolyte avec deux jeunes prêtres tout juste
ordonnés : Paul Collet, qui relate dans L’amour du Christ nous
presse son arrivée à Saint-Hippolyte, et un autre prêtre, Julien
Dupont, qui meurt très rapidement (1946) de tuberculose. Ils font
équipe avec des prêtres qui étaient déjà dans la paroisse. L’un,
nommé en 1938, le père Balzon et l’autre le père Gay, vicaire depuis
1943. Quel est le projet de cette équipe ? En 1945, leur projet
tient en peu de mots : faire de Saint-Hippolyte une paroisse
missionnaire.
Et ce qui peut
paraître absolument banal aujourd’hui ne l’était pas du tout à
l’époque. Si la Mission de France était au courant des innovations
pastorales, encore fallait-il les mettre en pratique. En effet,
comment faire d’une paroisse traditionnelle qui comprenait à
l’époque un dispensaire et une maison d’habitation pour les Sœurs de
la Miséricorde, deux patronages (filles et garçons) et un atelier de
formation professionnelle tenu par Monsieur Paul Prudhomme une
paroisse missionnaire ?
Il n’est pas question, bien entendu, de faire des
changements brutaux, mais de se placer dans l’histoire de la
paroisse et de construire peu à peu une dynamique missionnaire avec
les chrétiens du quartier. Comment, et c’était une des
caractéristiques de la Mission de France, faire en sorte que les
relations puissent se nouer avec ceux qui sont en dehors de
l’Église, ceux que l’on appelait dans le vocabulaire de l’époque,
des païens ?
Un des premiers faits significatifs est d’apporter des
transformations dans la liturgie. La Mission de France était acquise
aux recherches du Centre de pastorale liturgique (CPL), créé en 1943
(encore une innovation qui a lieu pendant la guerre), dont les
publications, notamment la revue Dieu vivant, invitait à
renouveler la liturgie. Ainsi, par exemple, il s’agit de faire
participer davantage les chrétiens à la messe. On supprime la
chorale pour inciter les participants à chanter, ce qui faisait
alors figure d’innovation pour aller à l’encontre d’habitudes
solidement ancrées. Autre innovation, le prêtre ne dit plus la messe
en tournant le dos à l’assistance, mais face à elle et en
introduisant plus en plus le français à la place du latin. La
liturgie cherche constamment à se simplifier si bien que les vêpres
tombent en désuétude. Les messes sont dialoguées et expliquées, les
laïcs participent à leur préparation, les fêtes de Noël et Pâques
deviennent l’occasion de faire entrer les participants de plain-pied
dans les cérémonies, cérémonies qui sont délibérément liées à la vie
quotidienne du quartier comme les crèches de Noël qui évoquent tour
à tour les problèmes de logement, de pauvreté ou d’injustices
sociales ou encore de la paix. Il faut ajouter que l’équipe
pastorale fait disparaître les questions d’argent : toutes les
cérémonies, non compris le baptême qui l’était déjà, mais les
mariages et enterrements deviennent gratuits. Ce changement est très
important, car autrefois il fallait payer selon une tarification
dégressive (selon les moyens financiers des personnes). Toutes ces
transformations se sont mises en place progressivement et c’est
lorsque le père Perrot a remplacé le père Lorenzo que les
innovations ont pris toute leur ampleur à Saint-Hippolyte dont le
bulletin de la communauté paroissiale, ICI
(Ivry/Choisy/Italie), fait largement écho.
Parler d’innovation liturgique, c’est aussi parler de
catéchèse. La Mission de France innove particulièrement dans ce
domaine : elle rompt avec la façon d’enseigner le catéchisme sous
forme de questions-réponses, pour privilégier un enseignement à
partir de la lecture de la Bible et des Évangiles. L’idée est de
demander la coopération des parents et faire en sorte que le
catéchisme soit enseigné à domicile plutôt que dans les locaux
paroissiaux. L’objectif immédiat en impliquant les parents, qui sont
d’abord enseignés dans le cadre d’un catéchuménat pour adultes et
deviennent ensuite, à leur tour, « catéchistes » est d’amener les
pratiquants à approfondir leur foi, mais aussi d’entrer en relation
avec les nombreuses personnes qui confient leurs enfants à la
paroisse et n’ont pas d’autres contacts avec elle. La Mission de
France ne reprend pas à son compte la problématique de la
déchristianisation, elle préfère parler de non-christianisation ou
bien, pour reprendre un de ses termes, de l’incroyance, ce qui la
conduit à développer une pastorale nouvelle.
En effet, un
de ses objectifs est de sortir du bâtiment église et d’aller au
devant des habitants du quartier qui ne sont pas seulement des
paroissiens. Dans cette perspective, le territoire de la paroisse
est subdivisé en sous-quartiers en fonction de la disponibilité des
vicaires.
C’est ainsi qu’en 1947 Jacques Drouet est responsable du
quartier d’Italie ; Jean de Miribel du quartier Kellermann, l’abbé
Balzon du quartier Choisy/Tolbiac/Masséna, et Paul Collet du
quartier d’Ivry. Que font ces prêtres ? Ils forment rapidement
autour d’eux de petits groupes de chrétiens qui lisent et étudient
la Bible, mais pas seulement. Ces groupes de chrétiens face aux
difficultés de la population majoritairement ouvrière, souvent
démunie, décident des actions à mener et induisent des pratiques
nouvelles : des campagnes de charbon, les bureaux d’entraide, la
lutte pour des logements décents, mais aussi, sur un autre registre,
se retrouvent en 1950 à l’appel de Stockholm dans la constitution de
petits comités pour défendre la paix.
On peut dire à la lecture des bulletins paroissiaux ICI
dont la parution commence vraisemblablement en 1947 (quand
exactement ? Il est difficile de le dire, faute d’avoir retrouvé les
premiers numéros) et qui témoigne de la volonté de faire connaître
les activités de la paroisse dans tout le quartier qu’une dynamique
missionnaire s’est mise peu à peu en place et a conduit à des
infléchissements notables, en particulier le patronage dont l’équipe
pastorale a dû conclure, malgré ses efforts, qu’il était clos sur
lui-même et manquait d’ouverture sur le quartier. Cette dynamique
missionnaire a entraîné et forgé l’engagement de chrétiens, en a
attiré d’autres qui n’ont pas hésité à rejoindre ceux de
Saint-Hippolyte. Il y a bien eu un phénomène d’attraction, on venait
des paroisses voisines, d’Ivry, certains chrétiens de façon très
suivie, l’équipe de Madeleine Delbrêl, par exemple. Cette dynamique
a fait modèle débouchant sur un type inédit de présence de prêtres
allant jusqu’à habiter en dehors du presbytère, comme Jean de
Miribel qui choisit en novembre 1951 de travailler et d’habiter au
27 rue du Moulin de la Pointe.
Pour conclure, il faut souligner qu’on ne saurait donner
toute sa dimension à ce modèle missionnaire initié par la paroisse
Saint-Hippolyte sans prendre en compte les autres initiatives
missionnaires qui se sont développées à l’échelle de
l’arrondissement dans le cadre du progressisme chrétien.
Tangi Cavalin
Agrégé d’histoire, chercheur associé du Centre d’étude des mouvements
sociaux (CNRS-EHESS) :
Lorsque la Mission de France arrive en 1945 à
Saint-Hippolyte, rendre la paroisse missionnaire n’était pas une
évidence. Le livre de Godin et Daniel, France pays de mission ?
(paru en 1943), critiquait assez sévèrement la paroisse et l’Action
catholique spécialisée considérant la paroisse comme étant
embourgeoisée et l’Action catholique spécialisée, en particulier, la
JOC (la Jeunesse ouvrière chrétienne) comme non missionnaire. Cette
critique rendait difficile la possibilité même de faire d’une
paroisse traditionnelle comme l’était alors Saint-Hippolyte une
paroisse missionnaire. À cette époque pourtant, d’autres paroisses
faisaient modèle, notamment celle du Sacré-Cœur de Colombes avec
Georges Michonneau et laissaient entrevoir la possibilité d’une
profonde rénovation de cette structure. On retrouve d’ailleurs dans
son livre (Paroisse,
communauté missionnaire,
paru au Cerf en 1946)
la plupart des innovations des premières années de Saint-Hippolyte
qui ont été largement empruntées à ce qui se faisait alors à
Colombes. À Marseille également,la
paroisse Saint-Michel, sous la direction de Georges Mollard, opérait
sa transformation en paroisse missionnaire. Dans le contexte de
l’après-guerre, l’idée de faire de la paroisse une paroisse
missionnaire était une recherche qui semblait pertinente. Il n’y
avait d’ailleurs pas qu’un seul modèle missionnaire et c’est pour
cette raison que je voudrais me placer du point de vue du XIIIe arrondissement,
où, quasiment au même moment, différents modèles missionnaires se
mettaient en place, ayant chacun leur logique et des relations les
uns avec les autres.
Pour comprendre, en effet, les innovations de
Saint-Hippolyte, il ne faut pas rester uniquement dans le cadre
paroissial, mais les resituer dans celui du XIIIe afin de
montrer la richesse du mouvement missionnaire, mais aussi sa
complexité. On a souvent tendance à réduire le mouvement
missionnaire aux prêtres-ouvriers, or on s’aperçoit que le
phénomène, à l’échelle du XIIIe, est beaucoup plus
complexe comme le soulignent les travaux de l’historien Yvan
Tranvouez, sur lesquels je m’appuie.
Ainsi, dès 1946, on voit apparaître un autre modèle
missionnaire que celui de Saint-Hippolyte, celui de la mission
ouvrière Saint-Paul des dominicains, sous l’impulsion d’Albert
Bouche, également aumônier national de la JOC. Albert Bouche va
compter énormément sur le quartier et pour la réflexion missionnaire
de l’après-guerre. Fondateur et directeur, ces années-là, de la
revue Masses Ouvrières (qui existe toujours sous le nom de
Cahiers de l’Atelier), il initie un modèle missionnaire au 48
avenue d’Italie avec deux autres dominicains, Joseph Robert et Henri
Berger. Leur objectif est de faire l’union entre Action catholique
spécialisée et action missionnaire, ce qui est loin d’être une
évidence. Ils ont l’intention, à travers le 48, d’être un lieu
d’accueil, pour des chrétiens qui ne sont pas très à l’aise dans
leur paroisse, des syndicalistes mais aussi des non-croyants. Le 48
devient rapidement un lieu de rencontres.
Il est intéressant de souligner que le 48 se situe non loin du
couvent dominicain, rue de la Glacière, le couvent Saint-Jacques, où
est assigné le père Chenu. Rapidement, le 48 va devenir un
observatoire privilégié pour ce dernier tout comme le XIIIe
va être un lieu de référence. C’était pour lui un lieu d’inscription
de la foi dans l’histoire en train de se faire, à tel point qu’une
anecdote qui circule est très révélatrice : on lui aurait demandé,
un jour, de faire une conférence pour les chrétiens du XIIIe,
il s’y serait rendu et aurait commencé à parler des chrétiens du
XIIIe siècle !!!! Il y a donc ce pôle dominicain dans le
XIIIe, où va aussi s’installer une antenne du mouvement
Économie et Humanisme (fondé par le père Lebret et né à Marseille
autour du père Loew). Le père Lebret y vient quelques jours par mois
et, surtout, le père Henri Desroches, grand spécialiste du marxisme,
y joue un rôle essentiel comme théoricien du progressisme, ce qui
lui vaudra d’être dénoncé comme tel par la hiérarchie catholique.
Un autre pôle missionnaire se met en place en 1947 du côté
de Notre-Dame de la Gare : le pôle missionnaire jésuite. La présence
des jésuites dans le quartier de la gare s’organise autour de deux
axes. D’abord un axe qui va dans le sens de l’enfouissement avec des
prêtres qui vont rapidement entrer au travail : le père Georges
Puységur qui travaille dans un premier temps en usineet
Henri Perrin qui occupe différents emplois. Tous deux ont des
charismes très différents. Georges Puységur recherche
l’enfouissement, Henri Perrin a déjà une certaine renommée. Il a
publié à son retour d’Allemagne, aux Éditions du Seuil, Le
journal d’un prêtre-ouvrier en Allemagne qui a été un
best-seller et qui lance en quelque sorte le mot « prêtre-ouvrier ».
On retrouve, à Saint-Hippolyte, des communautés de laïcs qui vont
graviter autour de ces hommes, notamment autour d’Henri Perrin qui
ouvre en 1949, au 151 boulevard de la Gare, un café avec une salle
d’accueil, de rencontres avec des groupes qui se réunissent très
souvent pour différentes raisons pas toujours religieuses. On parle
bientôt du 48 ou du 151, sans qu’il soit besoin de préciser l’avenue
ou le boulevard. Ce sont des lieux autour desquels gravite tout un
ensemble de chrétiens plus ou moins en rupture de paroisse, y
compris des non-croyants. Second axe, la paroisse elle-même dont le
curé, le chanoine Deleuze, va être aidé à partir de 1948 par
quelqu’un qui va compter par la suite, le jésuite Jean Lacan. La
rencontre entre ces deux axes de pénétration ne se fait pas
extrêmement bien, mais cela donne un état de la recherche
missionnaire de l’époque. On cherche à mettre l’Église « en état de
mission », comme le père Chenu le dira en 1947 à une assemblée de la
Mission de France. Et tout est bon dans les années d’après-guerre
jusqu’en 1950 pour essayer de rendre l’Église missionnaire et de
faire en sorte qu’elle soit présente dans le quartier.
Autour de ces trois pôles, des initiatives beaucoup plus
localisées autour de laïcs, comme la présence de l’équipe féminine
de la Mission de France, et de nombreux contacts et d’échanges entre
tous les groupes qui donnent une particularité dans ces années-là au
XIIIe, en font un lieu de carrefours, assez unique en
France. On a donc des convergences ou, pour le dire autrement, une
rencontre entre la mission et des progressistes à partir des années
1950. Je rappelle que les progressistes, à cette époque là, sont
ceux qui pratiquent un certain compagnonnage avec le Parti
communiste. Sous l’impulsion d’évènements, de grèves en particulier,
de l’Appel de Stockholm, on voit s’opérer une convergence qui prend
naissance en 1950 avec le bi-mensuel La Quinzaine, investie
au début par les dominicains en particulier par Joseph Robert qui va
y jouer un rôle essentiel. La Quinzaine cristallise en
quelque sorte ces rencontres, ces luttes, ces multiples échanges
entre un certain nombre de chrétiens du XIIIe dont des
chrétiens de Saint-Hippolyte. Tout le monde n’est pas engagé de la
même manière dans cette cristallisation mais quelqu’un comme le père
Paul Collet, par exemple, y était assez engagé, même très engagé,
tandis que le curé, le père Lorenzo, était beaucoup plus réticent.
D’ailleurs, dès que la question du communisme se pose avec
acuité, la hiérarchie entame un processus de répression qui va durer
de 1950 à 1955. Les initiatives missionnaires nées dans le XIIIe
vont connaître, en particulier les initiatives dominicaines, une
succession de mesures qui vont mettre à mal le progressisme. Le père
Bouche est particulièrement touché : on lui retire la direction de
Masses Ouvrières et il est expulsé en 1951 avec son équipe du
48 ; le père Desroches, considéré comme le théoricien du
progressisme chrétien, voit sans livre, Signification du
marxisme, sanctionné et, après un moment d’hésitation, quitte
l’Ordre des Frères prêcheurs, obtient une réduction à l’état laïc et
se reconvertit dans la sociologie religieuse pour en devenir un
éminent spécialiste en France. La crise des prêtres-ouvriers vient
renforcer l’écart qui se creuse entre les tenants des initiatives
missionnaires et la hiérarchie catholique. À Saint-Hippolyte, le
père Lorenzo a dû mal à maintenir l’unité de son équipe, il est
remplacé par Daniel Perrot. Henri Perrin, parti pour terminer ses
études en 1949, ne les achève pas chez les jésuites et se voit
refuser d’entrer à la Mission de Paris et de revenir dans le XIIIe.
Une fois passée cette phase de répression que reste-t-il du
mouvement missionnaire dans le XIIIe arrondissement ? Si
ses antennes les plus dynamiques sont durement affectées, le
mouvement missionnaire ne s’arrête pas pour autant. Le progressisme
chrétien est bien sûr largement touché. Un certain nombre de laïcs
qui avaient suivi ses initiatives sont profondément blessés.
Beaucoup vont s’éloigner, à cette occasion, de l’Église. Si pour
certains, cela va être une rupture définitive, tous ne s’en
éloignent pas. Je citerai juste le nom d’une personne qui a marqué
le XIIIe dans ces années-là : Élia Perroy qui joue un
rôle important pendant la guerre d’Algérie et auprès de la Lettre,
cette revue qui a repris l’héritage de La Quinzaine. Elle va
animer un Comité d’action de personnalités de Saint-Hippolyte, tant
et si bien que son charisme fera de l’ombre à certains prêtres de la
paroisse.
Malgré tout on ne revient pas non plus purement et simplement à
l’installation de la Mission de France à Saint-Hippolyte en 1945.
Cette paroisse reste un foyer missionnaire, celui, d’une certaine
façon, qui aura été le moins touché par la phase de répression. Dans
les années qui suivent 1950, Saint-Hippolyte accentue des tendances
missionnaires en particulier avec l’installation, rue du Moulin de
la Pointe de la « personnalité prophétique » de Jean de Miribel qui
sera rejoint par la suite par d’autres prêtres : Daniel Bonnechère
et plus tard Paul Valet, au moment où Jean de Miribel considérera
que sa conception de la Mission l’amènera à quitter le XIIIe
pour le tiers monde, le Brésil d’abord, la Chine ensuite.
Cette accentuation d’une présence, hors de la paroisse
même, se fait avec des prêtres qui travaillent. Ils travaillent dans
des conditions qui ne sont pas celles d’avant 1954 puisqu’il est
interdit pour les prêtres de travailler à plein temps et de
s’engager syndicalement. Mais, malgré tout, ils cherchent à
témoigner d’une autre identité sacerdotale et d’être dans une
rencontre avec les habitants de la paroisse. Cette attitude crée une
source de tensions même à l’intérieur de la paroisse et provoque des
débats. Faut-il partir de la paroisse ou donner la priorité à une
insertion dans un quartier pour être d’abord présent aux
non-croyants ? Ce débat, en fait, va être récurrent jusqu’au départ
de la Mission de France à la fin des années 1960.
Ce débat va rebondir en 1959 lorsqu’il est institué dans le XIIIe
un secteur de Mission ouvrière. Le premier avait été créé au
lendemain de la crise des prêtres-ouvriers, en 1954, dans l’ouest
parisien. Il s’agit du secteur de la Boucle de la Seine qui avait
été voulu par le cardinal Feltin et Robert Frossard, responsable
pour le diocèse de Paris des Missionnaires du travail. Ce secteur
englobait un certain nombre de paroisses qui voulaient être
missionnaires, notamment Colombes ainsi que des paroisses tenues pas
la Mission de France. Octobre 1959 est la date que choisit le
cardinal Feltin pour envoyer une lettre officialisant la création du
secteur missionnaire sur le XIIIe, à peu près au même
moment où est publiée dans Le Monde en septembre 1959 une
lettre du cardinal Pizzardo qui, à Rome, réitérait l’interdiction
pour les prêtres de travailler et même renforçait la condamnation en
l’assortissant de considérations doctrinales encore plus dures que
celles de 1954. On peut dire que de ce point de vue-là la création
de ce secteur missionnaire est une sorte de réponse à cette mesure
romaine puisque le cardinal Feltin, qui s’était rendu à Rome au mois
de juin 1959 pour demander le redémarrage des prêtres-ouvriers,
avait essuyé un refus, refus encore plus ferme qu’en 1954.
La mise en place du secteur missionnaire dans le XIIIe
tente de mettre en synergie les paroisses missionnaires, l’Action
catholique spécialisée, notamment la JOC et l’ACO et les prêtres au
travail à temps partiel. Ce modèle veut être une nouvelle synthèse
missionnaire de différents modèles. Au lieu de dire, par exemple,
que la paroisse missionnaire doit remplacer l’Action catholique
spécialisée, on va chercher au contraire à tenir compte de
l’ensemble des activités paroissiales et de les orienter dans
l’esprit de l’Action catholique. Le nouveau curé de Saint-Hippolyte
en 1963, Paul Delahaye, apparaît comme envoyé pour mettre en œuvre
cette mission ouvrière. Ancien aumônier régional d’ACO, il va
chercher à recentrer les activités de la paroisse à partir de
critères socio-professionnels. Il inquiète ceux qui pensent qu’on ne
peut pas d’abord partir des chrétiens et de leur engagement pour les
orienter vers l’Action catholique spécialisée et expriment le
souhait que ne soit pas oubliés la présence des non-chrétiens
complètement écartés. Cette tension va être constante dans les
années 1960 et contribuer à rendre difficile les dernières années de
la Mission de France sur Saint-Hippolyte. Le modèle du prêtre au
travail tend à devenir le seul modèle missionnaire, surtout après
1965, quand le droit au travail pour les prêtres sera de nouveau
autorisé par Rome. Il va s’imposer progressivement, ce qui conduira
la Mission de France à quitter Saint-Hippolyte en 1970, une date
assez symbolique puisqu’elle correspond au démantèlement des usines
Panhard.
Pour conclure, je dirais que d’une certaine façon ces
modèles missionnaires ont cohabité avec des tensions mais aussi dans
une certaine complémentarité. Ils étaient de leur époque, soucieux,
chacun à leur façon, de correspondre à la spécificité d’un quartier
où la présence ouvrière était très forte puisque le recensement de
1954 indique qu’il y avait plus de 75 % d’ouvriers et d’employés
dans le XIIIe arrondissement.
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